Tahiti. Les eaux cristallines de l’Océan Pacifique. Si bleues, que cela paraît presque irréel, comme trafiqué. Elles bordent un îlot de sable blanc. Si blanc, qu’il semble avoir été préservé de toute humanité. Si blanc, que vous en êtes presque aveuglés. Vous sentez les rayons du soleil cuisant à travers le petit écran. Puis vous apercevez une femme à la silhouette pulpeuse quitter ses vêtements et plonger dans la mer turquoise. Un homme fait de même. Vous quittez l’espace-temps. Vous êtes au commencement, dans la Genèse, chapitre 1. Vous vous trouvez à l’état de nature. Et ce jusqu’à ce que la voix aiguë d’une animatrice aux trop nombreux sourires vous fasse revenir sur la terre ferme. L’aspect naturel, la pureté spectaculaire de ce décor qui vous a fasciné devient une construction, un artefact. Apparaît ensuite un logo sans aucune originalité, aux couleurs vertes et rouges. Rouge pour la passion, vert pour la nature ?  Cela fait surtout bande-dessinée de Noel selon nous ! Vous regardez Adam recherche Eve, la nouvelle émission de télé-réalité diffusée sur D8.

Il y a plusieurs mois, nous l’avions évoqué, c’était l’émission incontournable du MIP, celle dont tout le monde parlait. Une émission de dating dans laquelle les candidats, entièrement nus, ne peuvent pas se cacher derrière les artifices que le monde moderne met à notre disposition. Et la promesse n’est pas inintéressante, quand on sait qu’une étude réalisée par IPSOS l’année dernière a mis en avant la nostalgie profonde des français, rêvant d’une époque révolue, d’un monde où tout était possible. Dans Adam recherche Eve, le monde tel que nous le connaissons n’existe plus. La superficialité contemporaine disparait dans le mouvement de brasse effectué par les participants pour rejoindre l’îlot. La technologie aussi. Meetic ? C’est dépassé. Ici, les écrans n’ont plus leur place. Ce ne sont que deux personnes, dénudées, qui se rencontrent dans leur plus simple appareil. Poétique, n’est-ce pas ? Bon, jusque là, pourquoi pas. Le problème étant que la nudité n’est pas très commune dans l’industrie médiatique française, hors pornographie, bien entendu. Non, dans les émissions de téléréalité, on s’en tient aux décolletés plongeants sur des poitrines refaites et aux toutes petites robes, mais au moins il y a du tissu. C’est une question d’habitude après tout. Alors, une émission de rencontre dans laquelle les participants sont entièrement nus peut intriguer, choquer, interloquer. Jusqu’où irons-nous pour attirer de l’audience ? Disent certains. La télévision n’a vraiment plus de limite, c’est du voyeurisme, disent d’autres. Et 1 400 000 curieux se pressent devant leur écran. Sont-ils revenus les semaines suivantes ? Pas vraiment.

Examinons les choses de plus près. L’ambitieux et téméraire D8, qui n’a pas peur de se mouiller, et surtout pas dans une eau aussi attirante que celle de Tahïti, veut surprendre avec des concepts originaux. Le problème étant que la chaine cherche à les faire sortir de leur socle d’origine, en tentant de faire oublier à son public qu’il s’agit de télé-réalité. Or, les émissions de dating  ont du succès parce qu’elles ont certaines recettes qui permettent à leur public de se projeter, de créer un lien avec des personnages, d’avoir envie d’en savoir plus sur leur romance et surtout de spéculer sur les choix des participants. Avoir tenté de faire d’Adam recherche Eve une émission différente, pseudo philosophique, avec une morale, en a fait un programme plat, ennuyeux et répétitif.

Les premières minutes de l’émission sont embarrassantes. La manière dont la production fait évoluer ces candidats dénudés frôle le ridicule. La chaîne a voulu ne pas tomber dans l’excès, ne pas tomber dans le voyeurisme. Alors du coup, on regarde ces corps mis à nus et mal à l’aise, et on attend que l’émission entre dans le vif du sujet. On attend toujours après deux émissions. Oui, la recherche de la « vérité » est mise en lumière, les candidats, amoureux déçus ou trahis, aspirent à davantage d’honnêteté, de transparence dont la nudité serait le vecteur. Non, les candidats ne sont pas des candidats classiques que l’on pourrait croiser dans d’autres émissions appartenant à la même famille. On nous dit que certains ne s’acceptent pas, ne s’apprécient pas, qu’ils considèrent leur physique comme un frein pour avancer. Alors ils participent à l’émission, oubliant peut-être les caméras et le décor qui sont loin de la réalité. Peut-être. Car est-il possible que des personnes qui soient mal à l’aise avec leur corps acceptent de se montrer nues devant toute une équipe de production en sachant pertinemment qu’elles vont passer à la télévision ?

S’ajoute à cela le fait que le programme pêche au niveau de la mécanique et de l’action. Le téléspectateur, qui ne cherche pas forcément à se rincer l’oeil, attend des péripéties qui n’arrivent pas. Des maigres actions sont organisées par la production : un nouvel arrivant fait son entrée pour pimenter les choses. La tentative de faire intervenir un ex dans la recherche de l’amour aurait pu être intéressante, mais cet ex en question se révèle être une caricature et n’apporte rien. Et puis même avec ces éléments on s’ennuie profondément. A trop chercher le naturel et à ne pas guider les candidats, le constat est implacable : il ne se passe rien. Trois diffusions suffisent à nous convaincre de délaisser le programme.

Adam Recherche Eve nous montre donc que la recherche absolue de vérité dans la téléréalité n’est pas la stratégie la plus convaincante. A trop vouloir rester proche de la « réalité », du naturel, on en oublie le vrai fond du programme et on en perd la matière. C’est donc une déculottée pour l’émission de téléréalité de D8 qui nous donne plutôt envie de se détendre devant Les Marseillais en Thaïlande où la plastique et la fausse bêtise assumée des candidats ont au moins l’avantage d’amuser les téléspectateurs.

Magali et Pauline.

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