C’est dans un contexte bien singulier que Télé déculottée reprend la plume, à l’heure où l’ombre tragique des événements récents plane toujours sur les esprits. Mais nos sens aiguisés ont été  alertés par une émission intitulée « Aux prises avec la loi », nous rappelant à nos devoirs de téléphiles aguerries. Ce programme, qui connaît un grand succès depuis plusieurs mois en Irak, nous a en effet amené à nous interroger : ici, la télé-réalité quitte ses habits volubiles pour revêtir un sens nouveau et devenir un outil, certes contesté, de communication contre le terrorisme.

Source : www.news.vice.fr
Source : http://www.news.vice.fr

Cela fait depuis 9 mois que la chaîne publique nationale irakienne Al iraqiya, contrôlée par le gouvernement, diffuse en prime time un programme unique en son genre mettant en scène une confrontation entre des djihadistes et leurs victimes. Confrontation qui n’aurait jamais lieu sans que télévision s’y mêle. Déjà jugés – quoi que cela fasse débat -, les terroristes arrêtés et emprisonnés retournent sur les lieux des attentats qu’ils ont commis. Leurs attaques sont soigneusement reconstituées par la production. Ils font ensuite face à leurs victimes quand cela est possible ou à leurs familles, qui leur réservent, vous vous en doutez, un accueil des plus chaleureux. L’objectif est simple : rassurer la population sur l’efficacité des forces armées. Ainsi, et non sans un léger soupçon de propagande, la guerre contre le terrorisme emprunte les codes de la real TV pour s’en servir « à bon escient » : les terroristes subissent un second procès, celui de l’opinion du peuple irakien auquel ils font face par caméra interposée. Un peuple irakien non mécontent de voir ces djihadistes se faire insulter par leurs victimes et leur entourage, et être en proie à la culpabilité face à la gravité de leurs actes. Ce rapport à la repentance, au pardon, redonne à la télévision son rôle initial de médiateur.

Si l’initiative n’est pas sans rappeler certains films, tels que S21 à propos du génocide des Khmers rouge au Cambodge, ce programme suscite de vifs débats. Et la raison en est simple. Voilà que le terrorisme de l’EI, très présent en Irak, quitte sa sphère de représentation traditionnelle : celle du langage journalistique, des communiqués officiels de porte-paroles, des discours de représentants institutionnels ou encore des avis d’experts. Parce que l’espace public, tel que nous l’avons toujours conçu, s’apparente à un espace de débats. Espace dont est bien entendu exclue la télé-réalité, associée à un divertissement futile… Un éloignement de l’essentiel, si l’on en croit les mots du philosophe Pascal. L’intelligence serait ainsi laissée de côté pour être portée, voire manipulée, par des représentations construites à des fins de visibilité et d’audimat pour la chaîne. Et là, on s’alarme : peut-on laisser l’esprit en vacance sur des sujets et enjeux aussi cruciaux ?  Que la question du terrorisme investisse une sphère liée aux loisirs et à la distraction interroge sur un risque de dérive potentielle. Jusqu’où aller pour assurer une audience pertinente un vendredi soir en prime time aux heures de grande écoute ? Jusqu’où pousser le scénario ? Une banalisation de ces enjeux ? Ou bien du toujours plus trash ?

Mais l’objectivité étant toujours construite quelle que soit la forme qu’elle emprunte, la télé-réalité, avec son lot de critiques, apparaît à nos yeux comme un langage  de plus, permettant de donner corps à ce sujet délicat. Avec un avantage non des moindres : sa large pénétration par son caractère non excluant. Evidemment, et comme le veut ce genre de programme, la représentation des terroristes est narrativisée. Il y a une mise en scène, une construction des enjeux. Les terroristes sont choisis. Le recours au pathos est omniprésent. Et le terrorisme continue de perdurer en Irak. Alors faut-il condamner cette initiative ? Ou au contraire l’encourager ? Nous n’avons pas de réponse à cette question. Nous constatons simplement que la téléréalité peut sortir de son cadre pour muter et servir de porte-voix, quand le contexte le nécessite.

Mathilde A. et Magali G.

Publicités