Koh Lanta ou l’art des pirouettes: faire croire à un angélisme bienveillant derrière un cynisme ambiant. Télé déculottée revient sur les raisons du succès de l’émission qui n’a de paradisiaque que la mer turquoise et les cocotiers.

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Quand la manipulation s’imice comme une bourrasque de vent frais entre les grains du sable fin… Après deux années de silence, c’est le grand retour de l’aventure médiatique de TF1: Koh Lanta. On aurait presque cru que les tensions et polémiques auraient eu raison du programme. Mais non, le tragique décès de Gérald Babin, candidat de la 13ème saison, et le suicide du médecin de l’émission n’ont pas suffit à ternir l’image de Koh Lanta, indétrônable de la grille de TF1. Capable en ces temps difficiles de réunir jusqu’à 9,5 millions de téléspectateurs, était-ce imaginable de faire une croix sur cet aimant à annonceurs? Il faut dire que le programme a quelques atouts : un animateur sympathique, Denis Brogniart, une compétition physique et morale prenante, un logo tribal et un jingle créateur d’atmosphère qui fait plonger le téléspectateur dans les eaux transparentes, loin des tracas de nos sociétés modernes… Sans oublier les candidats, présentés comme de véritables héros assoiffés d’aventure. Débrouillards et courageux, ils quittent leur confort quotidien pour un retour à la vie sauvage et entendent, chacun, devenir la prochaine star du petit écran.

Il donc a été décidé de relancer le programme avec d’anciens candidats, des figures connues et de fait rassurantes, pour éviter tout scandale. Celles-ci connaissent le jeu, elles savent donc à quoi s’attendre. Diffusé les vendredis soir depuis le 12 septembre, Koh Lanta semble ne pas avoir perdu de son attrait. Les téléspectateurs, au rendez-vous, retrouvent les traditionnelles épreuves de confort, pour un meilleur quotidien, ou celles d’immunité, pour conserver leur place dans l’aventure. Ils retrouvent aussi les cérémonies des éliminations, un moment difficile à vivre, surtout lorsque cela a lieu pour des raisons de santé à l’image de Sandra, candidate déchue dès le deuxième épisode.

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Un programme qui s’auto construit. Si le concept est fort, les candidats eux-aussi émergent à l’image du médiatique Moundir issu de la saison 3 qui revient pour cette édition. Ceux qui ont laissé une trace ont fait leur retour sur nos écrans, pour le plus grand plaisir des téléspectateurs avides de stéréotypes. C’est le « Retour des héros » en 2009. Il s’agit de rassembler les candidats des précédentes saisons. Des nouvelles épreuves sont proposées aux participants qui maitrisent déjà les ficelles du jeu. Pour satisfaire une envie de gagner qui avait du être abandonnée, pour renforcer son ego et sa présence médiatique, c’est la « Revanche des héros » qui a lieu au Cambodge en 2012. D’anciens perdants se sont réunis pour cette édition plus exigeante que les précédentes. Puis le concept se duplique. Le monde du sport est convoqué. Ce sera le « choc des héros » en 2010. Le mot est lancé. En Nouvelle Calédonie, 7 anciens candidats s’associent contre 7 sportifs : deux tribus, rouge et jaune. Des noms connus du grand public participent à Koh lanta à l’image de Frank Leboeuf, ancien footballeur, vainqueur de la Coupe du Monde de 1998. On note la présence de l’animateur de télévision et champion du monde de roller agressif, Taïg Khris. C’est finalement un ancien candidat qui gagne cette édition.

Alors, quelles recettes pour faire émerger Koh Lanta dans l’imaginaire des téléspectateurs ? Une très télégénique plage déserte répondant aux représentations traditionnelles du paradis, des candidats loin de la vie urbaine et des tensions, loin de la crise. Une fois par an, derrière son poste, on se ressource pour voyager au loin vers des îles préservées des méfaits de nos civilisations. On se retrouve en famille pour admirer les prouesses et la détermination des candidats, toujours bienveillants les uns envers les autres…. Mais où va-t-on dans le cynisme envers les téléspectateurs ? Car le jeu d’aventures se présente comme un programme familial et transgénérationnel, loin des Secret Story et autres programmes de télé-réalité d’enfermement. Loin de la vulgarité ambiante, les candidats sont mis à nu. La fatigue et la faiblesse physique sont montrées. Ils ne peuvent disposer que du strict minimum. L’obstination et la persévérance sont ainsi soulignées : les candidats doivent se débrouiller pour s’alimenter et pour survivre malgré le climat et l’environnement hostile. A en croire les images diffusées par TF1, nous voici dans un conte moral mis en scène où le candidat, à force de volonté, gagne. Mais ne nous laissons pas duper. La compétition alimentée tout au long des aventures nous invite, nous téléspectateurs, à accepter de se laisser prendre au jeu. On se doute bien que ces candidats ne sont pas face à eux-mêmes dans une recherche de vérité désintéressée mais bien davantage dans un circuit rôdé, écrit par une équipe… Peu importe après tout, cela fait partie du plaisir que l’on éprouve en regardant cette émission, un vendredi soir après une semaine harassante. Alors on s’invite dans d’autres sphères, dans d’autres univers loin de la matérialité ambiante. On se laisse porter et on oublie la présence des caméras et de l’équipe de production, comme si les images s’auto fabriquaient. On se dit « ah ces pauvres candidats qui n’ont que du riz…. ». On oublie que ces candidats, conscients des enjeux de visibilités associés à l’émission, savent pertinemment qu’ils sont en prime-time sur la première chaîne française. Alors le retour aux sources ne semble qu’un prétexte sur lequel on s’appuie. En mettant en scène une compétition collective entre les tribus puis individuelle, nous acceptons cette catharsis. La compétition définie et instaurée est assumée, autorisant ainsi à montrer la malveillance. Les candidats votent les uns contre les autres, se montent les uns contre les autres. Une stratégie est mise en place. Privilégier les plus forts de l’équipe ou bien penser en solo ? On se cache alors derrière les valeurs de courage pour mieux accepter cette dénonciation et cet égoîsme écrasant, bien loin de l’image du héros qui s’est façonnée dans nos imaginaires.

 

Alors, le sable fin et la mer bleue suffisent-ils à satisfaire ce goût de revanche et de cynisme ? Réponse à la fin de la saison.

 

Mathilde A. et Magali G.

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